Le « moi » de la photo

Nous voilà au coeur de la 12e édition du Mois de la photo à Montréal (jusqu’au 9 octobre) Autour du thème Lucidité – Vues de l’intérieur Anne-Marie Ninacs, commissaire invitée, nous donne à voir des artistes qui, d’une manière ou d’une autre, tournent leur caméra vers eux-mêmes. Le moi de la photo, en somme.

Hélas! À moins de faire partie d’un public forcené, qui a le temps et l’énergie de voir 30 expos et manifestations dans 15 lieux disséminés à travers la ville? Laissez-moi plutôt suggérer 3 coups de coeur majeurs, puis 3 autres mineurs et enfin, deux expos « off »…

          

(ill. à dr. Murmuration, 2010, Rinko Kawauchi/Foil Gallery)

3 coups de coeur majeurs

Rinko Kawauchi (Illuminance) se détache nettement parmi tous les artistes exposés à l’Arsenal. Une des plus grandes photographes japonaises de sa génération, elle s’attache à évoquer le quotidien des gens, les cycles de l’existence, « ce qui est fondamental et qu’on ne peut pas exprimer avec des mots », dit-elle. Sa démarche et son style trouvent leur inspiration dans le « wabi » (simplicité) et le « sabi » (tranquillité), deux principes fondateurs de l’esthétique de l’art et de l’artisanat au Japon. Et plus la simplicité et la tranquillité s’expriment dans une oeuvre, plus elle témoigne d’une maîtrise, d’un travail difficile et subtil. Promeneurs au loin, lumières dans la ville, mains d’enfants jouant dans le sable, visage, escalator, fleur, oiseau mort : Mlle Kawauchi multiplie les perspectives, en photo et en vidéo, pour un rendu simple et poétique du quotidien humain.

  

Zen, sans doute mais pas seulement. Un regard jeune et amoureux de la vie, un concentré d’énergie et de finesse. Foncez la voir! Et profitez-en pour découvrir l’Arsenal, nouvel espace de diffusion dans Saint-Henri-Griffintown, le quartier qui monte. L’exposition de Rinko Kawauchi est réalisée avec le soutien de la Fondation Hermès. Nombreux extraits de son oeuvre peuvent être consultés en ligne. Feuilletez Utatame, par exemple, sur Vimeo! (illustrations : Série yeux et oreilles, 2005; Illuminance, 2007-2011 RK/Foil Gallery)

De retour en centre-ville, direction le Belgo pour voir Raymonde April (Mon regard est net comme un tournesol) et Claire Savoie (Aujourd’hui – dates-vidéos), deux merveilleuses artistes « d’ici » qui ont beaucoup à se dire l’une et l’autre, l’une chez Optica, l’autre juste en face, à la galerie SBC. Chez elles comme chez Rinko Kawauki il est question du quotidien, mais plutôt sous l’angle d’un déroulement chronologique, d’une succession d’instants, de clips saisis au vol et constitutifs de nos vies.

  

Raymonde April le fait sous la forme de photos d’apparence familière – sa famille, ses amis, son cadre de vie. Émouvante familiarité de ses images. Visages, scènes et paysages – grands, moyens et petits formats. Un vieux chien nous regarde, l’oeil rougi par le flash, comme sur les photos d’amateurs : est-il drôle, inquiétant, émouvant?  Autant de questions qui traversent l’ensemble de l’oeuvre présentée, où l’artiste se « prend » elle-même en photo, le regard baissé ou lointain, dans des poses évoquant tantôt la fatigue de la vie, tantôt la lutte. On la « voit » assez bien je trouve, en train de méditer sur le déroulement de sa propre vie. Lucidité?

Claire Savoie quant à elle, prend soin de faire figurer la date et l’heure en impression centrale sur chacun de ses clichés. La marque d’un temps à la fois abstrait et omniprésent. Une multitude de photos au format familial et aux sujets quotidiens dialoguent avec une projection vidéo. De modestes mini-vidéos qui, pour reprendre les beaux termes de son catalogue, « forment pourtant en s’accumulant rien de moins qu’une vue en plan large du montage infini dont est constitué chaque sujet humain ».

Site Internet de Raymonde April; site Internet de Claire Savoie.

3 coups de coeur mineurs 

L’eau. Roni Horn à la Galerie de l’UQAM nous offre l’eau de la Tamise, en plans resserrés, sans aucune distraction mais dans une variation infinie d’éclat, de teinte, de texture. Artiste énigmatique aussi austère d’accès que les paysages de Finlande qu’elle affectionne depuis des années, Roni Horn est une « grande » du métier. Une belle série monomaniaque et cependant, on reste tellement sur sa faim avec cette courte expo! On aimerait en voir plus. Serait-ce trop demander que de pousser un peu la mise en contexte de l’artiste et de son oeuvre,  à défaut de voir une sélection plus grande? Je conseille à ce sujet d’écouter un extrait de sa courte conférence à la Frieze Foundation de Londres, où se mélangent humour glacial et regard aigu sur sa démarche artistique.

De l’humour, il y en a aussi chez Jesper Just, exposé à la galerie Leonard & Bina Ellen de l’Université Concordia. Just le bien-nommé propose « juste » de raconter des parcours d’êtres humains, pris dans des relations affectives étranges et énigmatiques (ill.).

En partant de situations simples, il construit des scénarios visuels extrêmement travaillés où l’accompagnement musical joue un rôle majeur. Dans les deux vidéos présentées, un homme perdu dans une ville indistincte (Istambul?) décide d’enlever sa veste. Deux hommes se rencontrent sur une place. À partir de ces situations de départ,  Just nous fait glisser insensiblement dans un univers parallèle, oscillant entre le bon et le mauvais rêve. L’envoûtement fonctionne et bien que l’expo soit minimaliste (encore une…) cela vaut la peine!

Au MAI (Montréal arts interculturels), Juan Manuel Echavarria (Requiems), artiste colombien qui a choisi de s’intéresser à l’embouchure de la rivière de la Magdalena, Bocas de Ceniza (Bouches de cendres), et à ceux qui habitent ce lieu en repêchant régulièrement des cadavres inconnus, victimes de la guerre des narco-trafiquants. Ils donnent une sépulture à ces cadavres, parfois un nom… On voit ces sépultures en photos et les habitants témoignent, aussi, dans une vidéo filmée frontalement et en gros plan. Echavarria traite ses photos suivant la technique lenticulaire (comme sur certaines cartes postales ou images d’écoles de notre enfance : en regardant du côté gauche, la Joconde a les yeux ouverts, du côté droit elle cligne un oeil…) Si bien que ses tombes semblent osciller entre deux enveloppes. Sur l’une un nom, une bouteille d’offrande et des fleurs, sur l’autre rien. Somme toute, une démarche réussie et une impression forte, pour nous…

2 off

Évitez l’indigestion de photos, mettez maintenant de côté le Mois de la photo pour aller voir…  d’autres photos, à la Galerie Simon Blais. Éliane Excoffier, Serge Clément et Serge Emmanuel Jongué. Des artistes qui poussent résolument la photo vers une plus grande mixité et vers un art contemporain plus fondamental. Très beau!

Enfin dans un tout autre ordre d’idées, n’oubliez pas d’aller au World Press Photo qui se tient au Marché Bonsecours jusqu’au 2 octobre 2011. Ce serait dommage! Foin de savoir si on quitte l’art visuel pour entrer dans le documentaire et le journalisme. C’est pour une bonne cause, cela nous engage aussi à approfondir l’actualité. Et quand on atteint ce niveau d’excellence l’art est là, toujours, bien sûr…

À surveiller : la Triennale québécoise, qui débutera le 7 octobre

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Un commentaire pour Le « moi » de la photo

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