Nu sur la toile

Depuis quelques jours le buzz sur Internet c’est Stephen Harper, premier ministre du Canada, nu. Plus précisément une huile sur toile de Margaret Sutherland (Emperor, Haute Couture) présentée à la bibliothèque Frontenac de Kingston (Ontario).

La nudité de Stephen Harper procède-t-elle d’une volonté de provocation – du spectateur comme du modèle, non consentant – ? Oui, à l’évidence. D’humiliation? Non, si on considère la composition, les références classiques, notamment à la scandaleuse Olympia de Manet. C’est une satire politique et sociale inspirée par une tradition de la peinture européenne vieille d’au moins 300 ans” précise la peintresse. Vrai, comme la satire ou la caricature. Et empereur (démocratique tout de même), M. Harper l’est bel et bien à sa manière, avec un gouvernement ultra-majoritaire qui lui laisse le champ libre et lui permet d’ignorer toute critique.

La nudité est d’autant moins dépréciative si on considère l’intérêt renouvelé de l’art visuel pour la nudité sous toutes ses formes. Et la véritable mode virale du soyons nus par centaines et prenons-nous en photo, pour le meilleur et pour le pire (ill. S. Tunick, MACM Montréal, 2008).

Initiées avec l’artiste Spencer Tunick ces “flash mobs” nus se sont multipliés au point d’ailleurs d’être facilement récupérés par le marketing et le commercial social web. Narcissique, créatif, dérangeant, démago? Les quatre à la fois, mon général. Enfin, ni le gouvernement fédéral ni le gouvernement provincial n’est épargné.

Jean Charest, Lyne Beauchamp, et les autres dans le reste du monde.

Comme le Québec vit des temps difficiles avec des manifestations printanières et estudiantines sans précédent, ses dirigeants apparaissent comme jamais auparavant dans les caricatures, sur les pancartes des défilés et sur le web (art populaire et éphémère) mais aussi sur la scène de la peinture engagée (ill. Alexandre Chartrand, Le mépris et l’entêtement, tiré de l’expo On se fait fourrer à la galerie le Point rouge). Allez voir l’atelier-squat de Under Pressure & Co. à la Fresh Paint Gallery rue Sainte-Catherine, vous m’en direz des nouvelles. Anyway, nos dirigeants québécois peuvent sans doute se consoler en se disant que figurer sur une toile, c’est peut-être la confirmation de l’accession à une sorte de mythe? Ils peuvent aussi remarquer qu’il y a là un phénomène mondial.

Bien sûr, dans les dictatures et autres régimes autoritaires, l’exercice est plus risqué.

En Chine, les célèbres et prolifiques frères Gao, naguère exposés à la galerie Art Mur de Montréal, préfèrent s’attaquer au Grand Timonnier Mao. Fréquente nudité, là aussi, et ridicule et hurlement de douleur. Dans Miss Mao in Confinement (ill.), Mao Zedong est pourvu de seins surdimensionnés, il est une femme et accouche d’un dragon rouge. Il fait à la fois penser à un personnage de dessin animé et une quelconque  porn star en pleine action. Traduction : Mao est un menteur et les merveilleuses histoires qu’on nous a racontées sont de monstrueuses contrefaçons. Avec Mao, ça passe. Mais attention! Interdit de s’en prendre aux dirigeants actuels.

En Russie, pas question de faire des farces avec la nudité en général et celle des dirigeants en particulier, sous peine de sérieux problèmes! Il s’agit donc pour les artistes d’y aller à “patte de velours” et de chercher la faille. La virilité de Poutine constamment mise en avant par la propagande, par exemple. Dans son exposition “Un homme à l’âme bonne”, à St Petersbourg, Alexei Serguienko décrit le président au travers d’une iconographie réaliste, moitié pop moitié soviétique, faussement idyllique.

On y voit Vladimir Poutine caressant un poussin, flattant un chien, donnant un biberon à un chevreau. Violent. Difficile de ne pas penser à l’imagerie de Hitler, grand ami des animaux. Le plus drôle, c’est que cette exposition a été relayée dans un premier temps par les canaux officiels, car les responsables n’avaient pas saisi le deuxième degré de cette mise en scène. On aimerait vous donner un lien vers cette expo mais il semble qu’ils ont tous été supprimés…

En Afrique du sud, l’inquiétante dérive du président Jacob Zuma vers le culte de la personnalité et la corruption des élites dirigeantes est épinglée par l’artiste Brett Murray dans une série parodique intitulée “Hail to the Thief II”, salut au voleur II, qui reprend l’imagerie de propagande des grandes heures du réalisme soviétique. Dans “La lance” (ill.), on voit le président dans une pose héroïque et avantageuse de type léniniste, mais le pantalon ouvert, son sexe pendant au dehors. Pris le pantalon baissé? Par où il a pêché?

Frontale, métaphorique, démagogique ou subtile, la nudité politique a de beaux jours devant elle. Surtout lorsque ces oeuvres de contestation, sur toiles, sont relayées par la Grande Toile d’Internet… C’est réjouissant, c’est le signe d’une vitalité renouvelée des arts visuels et de l’engagement politique. Quelle belle époque stimulante que la nôtre, vraiment!

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Passage à découvert à l’UQÀM

Plus que 2 jours pour aller voir l’exposition des finissants (bacheliers) de l’École des arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal. Allez-y sans hésiter!

Le jour du vernissage c’était une grande joie de déambuler au milieu de la production d’une fraîche jeunesse toute piquetée de carrés rouges – et de voir que malgré la grêve cette expo, si importante pour les finissants, avait pu être menée à bien. Le fil conducteur : une belle maîtrise des techniques, un professionalisme et une confiance en soi qui nous dit que cette promotion “passe à découvert” sans complexes et en confiance. Le niveau monte.

Même si ces jeunes bacheliers ont tout l’avenir devant eux donc, on constate déjà une grande variété dans le choix du medium, l’exécution et la maturité du propos.

NOS PRÉFÉRÉS (eh oui, il en faut pour un critique!)

Myriam Dion (ills. plus haut et plus bas : Journaux en filigrane, papiers journaux découpés et papier collant double-face), est une artiste à suivre absolument. Ses découpages sont envoûtants, leur mise en place dans un jeu précaire d’ombres et de lumières très réussi. Le papier journal est un matériau dual : à la fois littéraire et artistique par excellence – l’encre et le papier -et en même temps, précaire, sale, recyclable à merci. Dion a très bien su saisir et mettre en valeur cette dualité dans de savantes et éphémères broderies.

La jeune fille ne perd pas de temps, déjà remarquée à la dernière édition d’Art souterrain avec une installation dans le métro, aux Ateliers Jean-Brillant en mars-avril (expo Et autres surprises en boîte) et enfin, en ce moment même à Pinakotheke 2012, au Belgo. Démarrer sur les chapeaux de roues avec, déjà, une telle cohérence et qualité de propos, chapeau!

Autre belle découverte, Laurie Poirier (ill. Exp. 96, acrylique sur toile). Pour une artiste qui se destine a priori plus à l’enseignement qu’à la ”voie royale” 100% artistique, elle se défend merveilleusement bien avec cette oeuvre, tenue et librement inspirée du travail du peintre allemand Eberhard Havekost. Frontale, classique dans une certaine mesure et pourtant, pleine du mystère d’une figuration narrative qui flirte avec l’abstration. “Où va donc ce train qui meurt au loin…” Bravo…

Après enquête, tout n’est pas allé pourtant sans accrocs pour l’organisation de cette cuvée 2012 des finissants. Notamment, plusieurs artistes se sont vus refuser au dernier moment l’accrochage, pour des raisons mal déterminées.

Thérèse Charpentier par exemple, dont nous avions remarqué dans le catalogue de l’expo une très belle pièce (ill. ”Parallèlé-bipèdes”, crayons feutres sur géofilm). Las, cette oeuvre manquait à l’appel, comme d’autres. Manque de place? De communication? Sélection qui ne veut pas dire son nom?

Autres “noms” et personnes à suivre dans cette effervescence diplomante : Sumi Sachiko et ses étranges installations, sensibles et minimalistes, Joani Tremblay dont les dessins relayés par des fils brodés nous rappellent Gada Amer; ou encore David Letendre, Sébastien Michaud… Faites vos jeux parmi cette génération montante et achetez le très beau catalogue (10$) pour soutenir le tout!

Passage à découvert à la Galerie de l’UQÀM, jusqu’au 12 mai 2012.

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Marie-Catherine Guez, David Ross : sur du papier!

En attendant impatiemment la foire Papier 2012, que nous couvrirons en vidéo, plusieurs hirondelles nous annoncent déjà un printemps prometteur en art visuel. Par exemple, au vol : Marie-Catherine Guez et David K. Ross.

Marie-Catherine Guez à la papeterie Nota Bene, nous offre une exposition stimulante et souriante de ses dernières créations. Nous retrouvons avec plaisir sa touche de coloriste et de designer textile confirmée, au service d’un univers graphique foisonnant, sensible et d’une belle maîtrise visuelle.

Deux oeuvres (Oscillations et Ondulations) offrent un rappel de son exposition précédente Cactus, aux Ateliers Capitol : arbres au premier plan du récit, réminiscences de papiers peints dans des tons bleus rehaussés d’oranges et de vert, ondulations végétales et aquatiques, troncs finement contrastés en noirs et blancs. Les nouvelles créations, quant à elles, nous invitent à une série de parcours dans des paysages à la fois irréels et familiers, où l’encre de Chine opère une incursion des plus réussies.

La déclinaison narrative prend appui sur des maisons, un chalet, un canot et surtout, sur des cabanes à pêche blanche qui sont autant de motifs/poncifs iconiques très réussis. Un ensemble tonifiant et cohérent; un parcours artistique à suivre attentivement! (Parenthèse : par la simplicité géométrique de leur forme, leur saisonnalité et leur espèce d’improbabilité contemporaine, les cabanes à pêche blanche sont mes grandes favorites au rang d’icônes québécoises de l’art actuel – voir à ce propos l’installation in-situ de Martin Grant de Matane, Espace Blanc 4 : Marquer le pays / Caravansérail. Fin de la parenthèse).

(ills. M.-C. Guez, Oscillations – acrylique, crayon mine et collage sur papier; Prétexte et Échappée – encre de chine, acrylique et collage sur papier)

Pendant ce temps, à la galerie B-312, David K. Ross propose et expose avec brio du papier (littéralement). Il le fait, c’est vrai, au côté d’une très belle distribution d’artistes : Mathieu Beauséjour que nous avons récemment apprécié à la Triennale, Clément de Gaulejac, auteur du drôle et merveilleux Livre noir de l’art conceptuel, ainsi que Aude Moreau et Karen Elaine Spencer.

(Ill. David K. Ross, Gravures. Au fond, Cadran 2010 de Mathieu Beauséjour)

Comme le reste de ses camarades, David Ross a reçu une commande, un “sujet imposé” de Marthe Carrier. Pour célébrer les 20 ans de sa galerie, son idée, excellente, est la suivante : utiliser les livres d’or des expos de la galerie, depuis sa création en 1992, comme autant de supports de réflexion et de création. Et de matière première. À la frontière du concept et du presque rien, Ross a “livré” une marchandise très inspirante, dans le droit fil de la qualité de son projet Attaché, au Musée d’art contemporain.

Tout d’abord, une série de gravures tirées des pages blanches laissées à la fin de chaque livre d’or. Blanches ou presque – marques d’écriture en filigrane, lettres à demi effacées, traces infimes et pliures du papier. De même que le noir monochrome de Soulages, les gravures “blanches” de Ross sont remarquables de magnétisme et de profondeur. En plusieurs gravures de différents formats, l’atmosphère est créée et l’accrochage est particulièrement réussi. Ross a continué sur sa lancée en proposant ensuite un Nouveau livre d’art fait à partir des anciens – et placé, comme il se doit à l’entrée de l’exposition. Je vous invite à venir la voir et à écrire, nombreux, dans ce livre d’art d’or!

Il faut souligner que David Ross s’intéresse avec une belle constance aux coulisses de l’art et de la muséologie et il en tire des projets articulés, impeccablement executés, avec ce qu’il faut de légerté et d’humour pour faire sa marque dans nos coeurs – et dans l’art actuel canadien. Intéressant d’ailleurs, le croisement sémantique entre “livre d’or” et “guestbook” : le français s’intéresse à l’objet révéré et l’anglais, aux sujets qui écrivent. Gold Book, livre d’invité… En écho à ces réalisations aussi ténues qu’attachantes, Aude Moreau et Mathieu Beauséjour proposent de belles mises en abime dont je vous laisse la surprise. Allez-y…

Marie-Catherine Guez chez Nota Bene, 3416 avenue du Parc. Jusqu’au 30 mars 2012.

“Revus” à la galerie B-312, 372 rue Sainte-Catherine Ouest – Mathieu Beauséjour, Clément de Gaulejac, Aude Moreau, Karen Elaine Spencer et David K. Ross. Jusqu’au 28 avril 2012.

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Art(s) souterrain(s) en vidéo

Art souterrain à Montréal, c’est une aventure et un concept inédits. Qui comportent tellement d’art(s) et tellement de souterrain(s) qu’il y a de l’excellent, et du moins bon. Comme nous sommes d’humeur optimiste, voici d’abord, en vidéo, nos meilleures impressions et notre best of de cette 4e édition :

CLIQUERICI

Réalisation de Lou-Andréa, avec Sylvain Boucher (levadrouilleururbain), Damien Fière (regardemontreal), Philippe Lecland et Laurent Salez (coordination artistique et technique).

Pour le reste, nos réserves critiques, sans tourner autour autour du pot, les voici :

1/ L’étendue des souterrains. Vouloir occuper toute la ville souterraine ça peut sembler bien sur le papier, bon pour telle ou telle raison de haute politique ou d’amour-propre. Mais voilà, le centre-ville de Montréal, c’est quand même grand, surtout l’hiver. Et cet étalement considérable conduit à une indéniable dispersion d’énergie (celle des artistes comme celle des participants). “Clairsemer”, c’est semer à tout vent. Dommage.

2/ Le choix des emplacements. Si certains “souterrains” offrent un bon cadre d’installation, d’autres sont une véritable gageure. Des exemples? François Quévillon perdu au milieu de l’immense gare centrale; l’oeuvre de Pierre Blache rangée dans un passage derrière une porte du métro – au lieu d’être suspendue au-dessus de l’escalator en descente, comme prévu initialement; la merveilleuse installation “Lazy Boy” de Pierre et Marie, reléguée dans un coin du complexe Desjardins. La liste est trop longue.

3/ Au-delà de 1/ et 2/, une certaine impression d’improvisation et de précipitation, tant dans le bouclage de la programmation avec Calgary et Paris, que dans la mise en oeuvre du tout, malgré l’immense passion déployée par une armée, quasi mexicaine, de bénévoles et médiateur(trice)s à qui il faut rendre hommage. Et malgré une application de podcast, alias ballado-diffusion, réussie dans l’ensemble.

Ces approximations sont bien compréhensibles pour la première édition d’un évènement, voir pour la deuxième. À la quatrième, on devient perplexe. Joyeux, toujours (vive l’art et sa diffusion au plus grand nombre) mais perplexe. Comme disent les adeptes SM : qui aime bien châtie bien!

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Jour J et mois M pour l’Art souterrain à Montréal, édition 2012!

Une nouvelle édition d’Art souterrain à Montréal, pour un amateur d’art contemporain actuel et d’art visuel, c’est se retrouver enfant, dans un magasin de jouets ou une pâtisserie. Tant de tentations à portée de main, il y a de quoi devenir fou!

regardemontreal s’est associé au vadrouilleur urbain pour vous en donner, en vidéo, en photos et en ligne(s), la substantifique moelle – restez branchés pour la Nuit blanche et la suite, ça va brasser!

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Sous la neige sale, la plage

Début février à Montréal, faut-il absolument mettre le nez dehors par moins vingt degrés (ou par pluie, vent et grésil ou par glace vive ou par sloche de l’enfer, choisissez) en dehors de son petit circuit habituel et risquer la pneumonie ou la fracture du col du fémur? Réponse : ça vaut grandement la peine si c’est pour faire un tour dans le Mile End chez Simon Blais, à Westmount à la galerie de Bellefeuille ou encore rendre visite, d’est en ouest, aux deux soeurs ennemies de l’UQÀM et de Concordia.

La galerie Simon Blais nous offre en ce moment une de ses expos intermédiaires dont elle a le secret. Simon Blais et son équipe sont des génies cools. Quelques coups de fil, coups de pioche dans leur réserve et hop, un Riopelle, un  Daudelin, un Goodwin, Letendre et même… un Mondrian. C’est du bon et du très intéressant. Cette fois “ Débuts – l’oeuvre en devenir de nos figures historiques ” propose, comme son nom l’indique, de revenir sur des oeuvres des “premiers pas” de ces artistes. Ces premiers pas sont loin d’être des coloriages ou des dessins d’école… À voir! (ills. Charles Daudelin, Masques 1955; Betty Goodwin Trio, 1971).

Changement de décor à la galerie Bellefeuille (il suffit de s’essuyer les pieds, de parler anglais et de présenter sa carte Gold à l’entrée. Non, je blague) qui présente Dominique Gaucher, dans toute sa belle maturité.

Dominique Gaucher réalise des toiles de fonds et des peintures pour l’opéra, le théâtre et le cinéma. Et il créée et il expose, aussi, des toiles coup de poing, narratives, figuratives et mystérieuses comme on les aime (ills. Distraction, 2011; Rescue search for meaning, 2010;

L’hyperréalisme de scènes ordinaires voisine avec un glissement dans l’réel ou le surréel de juxtapositions dans le temps et dans l’espace. C’est du multiréférentiel, pour parler vulgairement, et du bon encore une fois. Sa toile About painting (pas de reproduction – allez la voir!), réalisée avec un cadrage photographique est un merveilleux clin d’oeil au métier d’artiste. Sa série des Lunes, fort réussie elle aussi, montre avec douceur le passage de l’astre mort dans nos vies et dans nos vues avec une infinie variété de tons.

                             

“Je joue avec l’idée de réalité et de vérité dans ma peinture”, dit-il. Sa démarche suave et nette n’est pas sans nous rappeller celle qui transpire dans les oeuvres du catalan Àngel Mateo Charris, représenté à Montréal par la galerie d’Este.

Tout ça est beau mais n’est-ce pas un peu futile? Dans le doute, vite! Retournons à l’Université pour retrouver les vraies valeurs artistiques et officielels. En ce moment, entre les galeries de Concordia et de l’UQAM, on est à “front renversé”. Pourquoi? Parce que l’art conceptuel est à Concordia et la figuration à l’UQAM, ce qui est, en apparence, plutôt inhabituel ou en tout cas contraire aux grandes tendances de leurs enseignements dominants. Mais attention à ne pas confondre art abstrait et art conceptuel!

Loin des yeux près du coeur À la galerie de l’UQAM, une splendide petite exposition à dominante graphique vous attend. Vous pourrez y consommer des dessins de Ghada Amer, Caroline Boileau, Louise Bourgeois, Marie-Claude Bouthillier, Geneviève Cadieux, Caroline Gagné, Betty Goodwin, Anne-Marie Ouellet, Kiki Smith, Angèle Verret.

Ghada Amer, brillante artiste que nous avons eu la chance d’entendre au Musée d’art contemporain de Montréal il y a un an. Et qui revient au même musée (nous en parlerons dans le prochain billet)! Elle dispose sur ses toiles des fils de tissus colorés, enroulés autour de petits clous. Des métiers à tisser qui nous parlent, à première vue, d’un ouvrage en cours de réalisation, menu, raffiné.

Mais attention! Comme dans récemment exposé à la triennale, le diable est dans les détails.

En filigrane de ses tableaux, des silouettes d’images pornographiques représentent la femme dans les positions conventionnelles du genre. Silouettes stéréotypées, reproduites. Elles se répètent comme autant d’impressions / d’obsessions mentales, à la limite de la conscience, comme si ces images constituaient la toile de fond cérébrale masculine dans nos sociétés, à commencer par celles qui sont les plus contrôlées…

Autrement dit. Ghada Amer elle “tisse” des oeuvres piégées, avec élégance, pour mettre (certains) mâles et (certaines) femelles devant leurs contradictions contemporaines. Amer, Amer. “Plus amère que la mort est la femme”, nous rappelle l’Ecclésiaste.

L’UQÀM étant ce qu’elle est, le public est invité à apprécier ces oeuvres et ces artistes, non seulement pour ce qu’elles sont, mais à travers une “mise en contexte” parfois un peu insistante, sur la nature sociale, féministe, édifiante, en un mot sociologique et politique, de la création des “femmes-artistes”.

Dans cette même logique, le beau catalogue de l’expo se double d’une compilation exhaustive d’articles tirés d’un colloque au goût très revival années 60, avec déconstruction, structuralisme, rôle des femmes-artistes, importance de créer des fronts de lutte, de dénoncer une certaine société de consommation. Ainsi soit-il.

Avec Trafic : l’art conceptuel au Canada 1965 – 1980 la galerie de Leonard & Bina Ellen de Concordia relaye une expo itinérante ambitieuse qui a déjà cheminé à Toronto, Halifax et Edmonton. Une exposition sur l’influence et la diversité de l’art conceptuel au Canada, avec des œuvres de plus de soixante-dix artistes. Constat : au Canada, l’attention portée à l’art conceptuel a été limitée.

On y (re)découvre les pratiques artistiques conceptuelles de Montréal, Toronto, London et Guelph dans ce premier volet, jusqu’au 25 février, alors que l’attention se portera sur celles d’Halifax, de Vancouver, des Prairies et de l’Arctique à partir du 16 mars. Tout un programme!

À Montréal les pratiques conceptuelles étaient liées aux turbulences politiques, sociales et culturelles des années 1960 et 1970, à la modernisation des institutions étatiques, la démocratisation de la culture et le projet d’émancipation du Québec francophone. C’est donc autant à la consultation d’archives historiques qu’à la contemplation, un brin nostalgiques, de concepts jaunis, que nous sommes conviés.

Concordia nous gratifie aussi d’un cycle de conférences : mercredi 1er février à 18h, Boundary Disputes : American and Canadian art around conceptualism et mercredi 8 février à 18h, Les hippies québécois, tendances locales d’un phénomène mondial.

Débuts : l’oeuvre en devenir de nos figures historiques – Galerie Simon Blais, jusqu’au 18 février 2012.

Dominique Gaucher, à la gallerie de Belloefeuille, jusqu’au 20 février.

Loin des yeux près du corps Galerie de l’UQÀM, jusqu’au 18 février 2012.

Trafic : L’art conceptuel au Canada – 1965 – 1980. Galerie Leonard & Bina Ellen, U. Concordia, jusqu’au 25 février 2012.

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Trucs à voir à New York en ce moment

Il faut de temps en temps visiter New York, notre fragile et provinciale petite voisine de l’autre côté de la frontière. Frotter les cultures les unes aux autres, c’est bon pour la santé, trust me. En ce début d’année 2012, je vous propose de commencer avec trois petits cocktails revigorants à base de photos, puis de s’attaquer à trois grands plats de résistance fastueux et bons.

Trois SHOOTERS

1- Dans le périmètre du Museum Mile, allez voir l’exposition The Radical Camera : the Photo League 1936-1951, du Jewish Museum. La “Photo League”, c’est le modèle même d’une aventure artistique courageuse. Créée à New York en 1936, elle était une organisation de bénévoles passionnés, pénétrés de l’idée que la photo était un puissant outil de changement social. En quelques années, la ligue livre une rafale d’images modernes, nouvelles et sans concessions sur la réalité sociale à Harlem, Brooklyn, Lower Manhattan et ailleurs aux États-Unis.

Au programme de la League, des séances photos sur le terrain, des cours de photo, des concours, des publications et… la volonté de changer le monde, en rassemblant les indignés de l’époque, eh oui, déjà. Animée par un noyau dur issu de l’immigration juive, la Photo League s’est vite taillée une réputation de progressisme, voire de sensibilité socialiste et communiste… Ce qui lui a valu au moment de la Guerre Froide d’être poursuivie et condamnée en 1951 par la Commission parlementaire sur les activités anti-américaines du sénateur Joseph McCarthy (House Un-American Activities Committee – HUAC). Dès lors, la boutique ferme, les photographes se dispersent et Sid Grossman, père spirituel, se retire à Cape Cod pour photographier, jusqu’à la fin de ses jours, des oiseaux. C’est comme ça!

(ill. Coney Island, 1947, Sid Grossman. Butterfly Boy, 1949, Jerome Liebling. Dancing School, 1938, Sol Prom).

2- Intéressant de mettre en parallèle l’exposition mentionnée ci-dessus avec celle de la Leica Gallery qui propose une rétrospective de 75 ans de photos du magazine Life. Plus modeste dans son ambition, cette exposition est pourtant savoureuse. On retrouve en quelques dizaines de photos l’exigence picturale qui a fait la gloire de Life dans les grandes années. Iconiques ou non, ces photos ont une âme et une puissance d’évocation extraordinaires.

                                  

   

Morale de l’hitoire : il serait faux de croire qu’il y a eu d’un côté une photo expérimentale, engagée, idéaliste et artistiquement exigeante et de l’autre, une photo futile et ”corrompue” pour les magazines en papier glacé et le monde de la pub. En fait, l’une a nourri l’autre. Les jeunes visionnaires intransigeants ont contribué à construire la contre-culture (on sait ce qu’elle est devenue) et la pub a permis de financer et d’encourager des artistes extraordinaires.

(ill. V-J Day in Times Square (The Girl from Kansas), 1945, Alfred Eisenstaedt. Allen Ginsberg 1966, John Loengard. The Beatles, Miami Beach 1964, John Loengard. Children at a Puppet Theatre, Paris 1963, Alfred Eisenstaedt

3- La belle photo socialement engagée est-elle devenue de l’histoire ancienne, bonne seulement pour les rétrospectives? Sûrement pas et il suffit pour s’en convaincre de traverser le pont de Brooklyn et tourner à gauche, pour aller à la galerie Umbrage (111 Front Street Galleries dans le quartier DUMBO).

  

  

  

Lori Waselchuk (en photo ci-dessous à g.) avec son projet Grace Before Dying, apporte quelques chose de gigantesquement plaisant, un télescopage entre l’universel et “l’exotique” local et incommunicable. Le “catch”? Angola, en Louisiane. Un pénitencier sans espoir, un des plus violents aux États-Unis, où 85% des détenus de longue durée ont l’assurance d’y mourir, soit de vieillesse, soit assassinés. Puis, un programme initié par une infirmière de cette institution qui a changé tout cela. Et apporté aux détenus une assurance, grinçante mais essentielle : celle de mourir dans la dignité. Avec un respect et un oeil photo extraordinaires, Waselchuk a vu et rend compte. Au cours d’une semaine de sollicitations de toutes tailles et de toutes natures en arts visuels, c’est finalement cette exposition qui me laissera l’impression la plus forte.

   

À présent… trois PLATS DE RÉSISTANCE 

      

1 – Rétrospective de l’oeuvre de Maurizio Cattelan au Guggenheim (“Maurizio Cattelan : All”). John Kennedy dans son cercueil, le pape Jean-Paul II écrasé par une météorite, de4s policiers pendus par les pieds, des squelettes d’animaux empilés, figures en résine, papiers, dessins, installations, tutto tutto tutto… Pour moi, Cattelan est avant tout un continuateur d’Andy Warhol, dans un registre culturel et avec des médias différents. Même envolée intuitive, même opportunisme commercial, même sens esthétique et aussi, même dangers potentiels pour la suite des choses… Ce qui le positionne aussi dans un certain académisme pop/critique sociale, puisque Warhol et la Factory, tout de même, c’est presque 50 ans en arrière. Comme avec Warhol, divertissement assuré pour tous – et j’aime le choix de l’artiste d’avoir regroupé toutes ses oeuvres en les suspendant à un gigantesque cintre dans le hall du musée. On les découvre ainsi au fur et à mesure, sous différents angles, en gravissant l’escalier-spirale de Frank Lloyd Wright, jusqu’en haut…

                              

L’expo bat des records d’affluence et le Gugg se frotte les mains, même si l’influent critique Howard Halle, de Time Out, l’a rangée sans hésiter parmi les pires expositions de 2011 et n’a pas de mots assez violents pour déprécier l’oeuvre de Cattelan (“Le Roberto Benigni de l’esthétique relationnelle”, “la vacuité d’une réputation construite seulement en flattant éperdument de riches collectionneurs, lesquels se prennent pour de méchants transgresseurs des normes bourgeoises”, “Une exposition qui pue”, “Un gaspillage de temps et d’argent” etc). Ouf! Je ne suis pas de cet avis mais je vais vous dire : ça fait du bien de voir que les critiques n’encensent pas tous les mêmes choses, en même temps – et utilisent un langage vert, sans qu’on crie au scandale ou à la rupture du contrat social.

2 – Le Museum of Modern Arts (MoMA) nous propose un festin avec simultanément Diego Rivera, Murals for the Museum of Modern Arts , Sanja Iveković, Sweet Violence et de Kooning, A Retrospective. Alors là, respect!

                            

(ill. Frozen Assets, 1931-1932; Zapata, 1931)

Diego Rivera, ses murals ne me font pas relever la nuit ni sauter au plafond mais peu importe, quand une expo de cet intérêt se proposer à vous, on ne la refuse pas! Il faut souligner que les fresques (murals) en question ont pour la plupart d’entre elles été commandées à l’artiste par le MoMA. Historiquement, Rivera a été le second artiste contemporain a avoir une exposition au MoMA, c’était en 1931 (juste après Matisse).

 

Avec ses photomontages conceptuels, vidéos et performances, Sanja Iveković exprime très efficacement ses positions féministes et son attitude critique envers les médias. On la retrouve avec grand plaisir en se souvenant de ses précédentes apparitions, notamment à Beaubourg et au MoMA il y a un an (ill. ci-dessous, projet Double Life présentant des diptyques vie fantasmée/vie réelle).

Quant à Willehm de Kooning, le musée frappe fort avec 200 oeuvres dont certaines très rarement vues, couvrant l’essentiel de la carrière du peintre. Depuis ses premières toiles figuratives au début des années 40, les compositions en noir et blanc de 1948-49, puis les abstractions urbaines, le retour à la figuration en 60 et enfin, à nouveau l’abstraction en grand format. Il faut remonter à 1983 pour voir une exposition aussi majeure de l’artiste.

  

(ill. Labyrinth, fond de scène, 1946; Pink Angels/Anges roses, 1945)

Voir la très belle présentation multimedia de Kooning réalisée par le MoMA pour l’occasion.

3 – Portraits de la renaissance de Donatello à Bellini ou si vous préférez, The Renaissance Portrait, from Donatello to Bellini, au Metropolitan Museum of Arts.

  

Je sais, on s’éloigne de l’art actuel mais vous savez ce que disait Charles Péguy avant d’être tué dans les tranchées : “Rien n’est plus vieux que le journal du matin et Homère est toujours jeune”. Je dirais même plus : rien de plus vieux que bien des jeunes artistes tout frais pondus, alors que Bellini, Boticelli, Filippo Lippi, Verrochio, Antonello da Messina, Ghirlandaio et Mantegna sont toujours jeunes. La Renaissance en peinture, c’est une révolution dont la rapidité et la puissance restent inégalées – et au fond assez mystérieuses – dans l’histoire. En quelques années au XVe siècle, tout change. Les techniques, les rapports de pouvoir, la perception de l’individu dans la société. L’émergence du portrait, c’est celle de la conscience subjective et de l’individualisme nu, comme l’a démontré Jacob Burckardt. Mais le portrait c’est aussi, avant la lettre, un Facebook élitiste où chaque personne peut afficher, suivant une codification raffinée, son statut, sa classe, son rang, sa position familiale, ses affiliations politiques et ses connections. Pour transmuer ce changement radical dans les esprits, les artistes ont du inventer de nouveaux mondes visuels – et avec quelle force!

                                               

Le Met nous offre une exposition époustouflante, même s’il faut jouer des coudes pour se déplacer dans ses salles, en cette période de fêtes. Près de 160 0euvres. Ces jeunes italiens de 500, 600 ans, vous attendent au “Met” ou dans un livre d’art ou sur Internet. Rendez-leur visite et écoutez-les, pour commencer l’année en beauté!

That’s all, folks!

(ill. Butterlfly Boy,1949, Jerome Liebling – The Jewish Museum, New York NY)

The Radical Camera : New York’s Photo League 1936-1951, Jewish Museum, 1109 5th Avenue, jusqu’au 25 mars 2012

75 Years of Life, Leica Gallery in New York, 670 Broadway, # 500, jusqu’au 7 janvier

Grace Before Dying,  Umbrage Gallery, 111 Front Street Galleries, Suite 208, Brooklyn  jusqu’au 12 janvier 2012

Maurizio Cattelan : All, Solomon R. Guggenheim Museum, 1071 5th Avenue, jusqu’au 22 janvier 2012

Diego Rivera, Murals for the Museum of Modern Arts , Sanja Iveković, Sweet Violence et de Kooning, A RetrospectiveThe Museum of Modern Art, 11 W 53rd St, jusqu’au 26 mars 2012

The Renaissance Portrait from Donatello to BelliniThe Metropolitan Museum of Art, 1000 5th Avenue, jusqu’au 12 mars 2012

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